Et si nous changions notre regard sur le monde ?

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Interview Delphine Jouenne, Fondatrice Enderby, directrice de la publication du média A Priori(s) : Sincérité, convictions et actions sont pour moi les trois piliers stratégiques de la transformation d’entreprise.

#JaimeLaCom

Est-ce que ce sont les sensations qui perdurent où ce sont les évènements qui changent. En d’autres termes quelle place joue la notion de perception dans notre faculté de dialogue avec le monde. Est-il égalitaire, violent, solidaire, persuasif ? Où ayant simplement perdu la définition des mots, sommes-nous en train de réinventer une nouvelle tour de Babylone ?

Pour cela, ne faut-il pas revenir à leur étymologie et à leur évolution dans le temps, en tirant le fil de la réflexion ?

Appréhender sous l’angle du futur, ces questionnement passés ré-éclairent les axes de rotations du sensible à imaginer pour trouver en commun les actions utiles, pour revenir à plus de clarté, d’élégance et de simplicité. Culture RP a choisi de revenir sur une étude publiée en juin 2021 par l’Agence de conseil en influence Enderby intitulée « Quels mots pour une société en transformation ? » Cette étude poursuit l’ambition initiale de trois éditions d’Un Bien Grand Mot publiées depuis 2019 : donner à voir, en apportant un éclairage sur les sujets d’actualité, donner à comprendre, en revenant au sens même des mots.

Delphine Jouenne a suivi une agrégation de lettres classiques ainsi qu’une formation en philosophie qui l’ont amenée à se pencher sur le sens et l’origine des mots. Son rôle de conseil en stratégies de communication et de conférencière auprès des entreprises, en qualité de cofondatrice d’Enderby, lui confère un poste d’observatrice de choix de notre langage et ses évolutions.

Pour tenter de prendre un peu de hauteur, elle a créé, en mai 2022, le média A priori(s) afin de redonner sa place au doute, à la confrontation d’idées mais également à la nuance.
Contributrice régulière dans les médias, elle a écrit plusieurs ouvrages, dont « Un bien grand mot » dont la quatrième édition est sortie en décembre 2022 et « Nouvelles Stratégies médias des métiers du conseil » (Éditions Editéa). Elle est aussi l’auteur du livre « Démostalgie, de la rupture du citoyen avec le politique » (février 2023) né d’une réflexion sur l’évolution de la langue comme écho d’une société en mutation où les Français ne font plus société mais système.

Delphine Jouenne, partagez-vous l’idée que l’érosion de notre contrat social puisse découler du fait que nous ne partageons plus le même langage, les mêmes valeurs, la même définition des mots ?

La langue, forme élaborée de la culture, permettant les échanges, est constitutive du lien social.

Depuis deux décennies, l’expression a beaucoup perdu des qualités essentielles de la langue française : clarté, élégance et simplicité. L’évolution et la modification de l’expression sont naturelles dans le développement historique d’un peuple et de sa langue, preuves que celle-ci est vivante. Dans une société où l’immédiateté est devenue légion, nous recherchons l’efficacité et non le mot juste. Le mot aiguisé n’est plus, gagnons du temps, laissons la langue s’amenuir au profit de généralités ! Or le mot véhicule la pensée, il faut penser notre langue pour s’exprimer et se comprendre en s’appuyant sur une architecture, la syntaxe. Notre langue semble devenue fragile, affaiblie par la recherche de l’émotion en lieu et place du mot juste.

Les mots ne feront chair qu’au moment où ils seront réciproques, c’est-à-dire lorsqu’ils seront entendus de tous. Sans compréhension mutuelle, il subsistera toujours une fracture, celle qui met à mal l’unité et la construction d’un avenir commun.  La fracture sociale actuelle, alimentée par le désir d’immédiateté insuffle peu à peu la mort du nous. Nous ne faisons plus société, nous faisons désormais système.

Que pensez-vous du rôle des journalistes et de la transparence des médias dans les différentes crises que nous vivons ?

Depuis bientôt quatre siècles, la presse et les médias participent à la création et au développement d’un espace public nécessaire à l’épanouissement de la démocratie. Dans la constitution de cet espace public, les médias s’affirment à la fois comme témoins, sources et acteurs de l’histoire. Entendons-nous, les médias ne font pas l’opinion mais ils y contribuent, de manière plus ou moins visible ou efficace.

Ces dernières années, nous pouvons néanmoins regretter l’érosion du débat d’idées sur les canaux médiatiques et l’avènement d’une ère de la polémique, du « coup médiatique permanent ». Nous sommes passé de l’ère de l’information à l’ère de l’opinion. La forme est privilégiée sur le fond et la volonté de servir l’intérêt général s’efface parfois au profit de la rentabilité économique. Bien sûr ce phénomène n’est pas nouveau et Balzac dans ses « Illusions perdues » avait déjà des mots très durs envers les journalistes. Néanmoins, je déplore un sentiment général d’absence de nuance, de radicalité où chacun défend son camp idéologique et pratique malheureusement la surenchère verbale.

Vous avez lancé un nouveau média pour les décideurs à priori(s), où l’on retrouve des éclairages, témoignages, analyses et dialogues croisés… Quelle hauteur de vue pour marquer les esprits et pour quels engagements sociétaux au service de l’échange raisonné et du débat d’idées souhaitez-vous mettre en lumière à notre étonnement du monde ?

A contretemps d’un monde en perpétuel accélération nous avons souhaité retrouver le goût de la complexité, l’esprit du doute et de la nuance en créant un média dédié aux décideurs. L’ambition d’A priori(s) est d’essayer de comprendre les mutations et les mouvements de long terme, d’être moins à l’affût de l’actualité que des structures de société et de leurs évolutions, d’éviter l’écume des faits divers et de porter un autre regard sur le monde. A une époque d’isolement et de repli sur soi, nous faisons le choix de la confrontation d’idées et je constate avec bonheur que ce souhait est partagé. En effet, nous avons eu la chance de bénéficier d’éclairages prestigieux comme Marcel Gauchet, Pierre-Henri Tavoillot, Lucile Schmid, Jean-Pierre Raffarin, Gaspard Koenig, David Djaïz, Étienne Klein et bien d’autres.

Au-delà des experts et des réflexions empiriques ou existentielles, nous partageons chaque semaine des témoignages d’expériences singulières, subjectives, individuelles et authentiques de dirigeants d’entreprises, d’acteurs associatifs, du monde académique ou de personnalités politiques.

Enfin, je ne laisse pas de côté mon intérêt pour le sens des mots et leur utilisation car je consacre chaque semaine un éditorial à un mot d’actualité.

En effet, depuis 2019, vous publiez, Un bien grand mot où l’on retrouve une sélection des mots de l’année revus, corrigés et qui ont retenus votre attention ! Mais qui sont aussi les best-sellers les plus usités sur les médias sociaux. J’ai choisi le terme « Woke », « identité » et « décroissance » car il me semble que ces « expressions » se sont installées dans notre quotidien. Ils impactent que l’on le veuille ou non, les marques dans leurs communications et raison d’être. Comment accompagnez-vous vos clients dans ce cadre-là ?

Dans tous les métiers de la communication, la mise en mots est primordiale et c’est ici que se situe notre principale valeur ajoutée. A nous de comprendre le monde qui nous entoure, d’anticiper ses évolutions, de le questionner, et enfin de le raconter. Les mots que vous évoquez sont autant de sujets prégnants de la société et les entreprises, qui sont appelées à jouer un rôle croissant dans la société, doivent aussi se positionner et porter leurs engagements dans la société civile. Elles doivent le faire avec prudence, sans brutalité mais avec des convictions affirmées et des engagements qu’elles sont capables d’honorer. Pour cela, il est indispensable de réfléchir aux messages clés et à leur diffusion car « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Prenons « l’identité » par exemple qui repose sur trois sens à savoir l’unité, la continuité et la ressemblance. La continuité est la progression de l’unité quant à la ressemblance, elle caractérise davantage l’appartenance. L’identité culturelle qui fait tant parler d’elle, permet de réunir dans un collectif des individus différents mais partiellement semblables. Elle réunit un groupe ayant conscience de partager des traditions, des connaissances artistiques, une histoire. Elle repose donc sur un regroupement de différences qui se reconnaît comme entité propre, gommant les particularités de chacun pour former un collectif.

Elle ne doit pas, pour autant, être fermée, elle doit pouvoir évoluer au grès des emprunts, des influences, partant du postulat que chaque être est à la croisée de plusieurs cultures et que l’identité culturelle est finalement multiple. Elle agit davantage comme une boussole, celle qui permet à chacun de se reconnaître et de tracer son chemin, celle qui permet d’accueillir la reconnaissance et qui permet de se repérer dans la diversité. Représentante de différentes cultures, on se doit de la préserver en tant que patrimoine de l’humanité. L’identité ne peut se construire qu’avec autrui dans le rapport aux autres.

Justement, quels conseils, donneriez-vous aux DirMarCom pour accélérer leurs engagements de façon utile, vertueux tout en développant une attitude RSE responsable ?

En premier lieu, il s’agit de lever les doutes sur les intentions de l’entreprise pour permettre la mise en œuvre d’une action efficace. Car c’est bien sur la sincérité de la démarche qu’il faut d’abord convaincre.

Cette exigence de la sincérité est une condition nécessaire mais certainement pas suffisante. Elle doit s’accompagner d’une ambition stratégique portée avec engagement par les différentes parties prenantes devenant ainsi une grille de lecture partagée des grands choix de l’entreprise. Il est nécessaire dans ces conditions de mettre en place des marqueurs fréquents pour comprendre le chemin parcouru et celui qu’il reste à faire.

Enfin, restent les éléments de preuves. La démonstration concrète des efforts fournis est un impératif pour permettre la mise en mouvement de nos sociétés. Il faut que la place soit faite aux actes et les entreprises passeront ainsi de la simple raison d’être à la raison de faire.

Sincérité, convictions et actions sont pour moi les trois piliers stratégiques de la transformation d’entreprise.

Enfin, si vous ne deviez choisir qu’un seul mot dans votre vie et par la même nous donner votre définition, quel serait ce mot ?

C’est une question difficile mais j’aimerais évoquer le mot « Concorde », si nécessaire aujourd’hui et pourtant pas assez utilisé.

En effet, ces derniers mois, nous avons été parfois les témoins, souvent les acteurs de scénarios imprévisibles qui ont particulièrement mis à mal notre collectif. Ce contexte a gangréné petit à petit notre société où le mal vivre semble être devenu légion.

Le mot concorde est construit sur le préfixe latin cum qui signifie avec, et cors, le coeur, pour traduire l’union des coeurs et l’accord entre plusieurs personnes. Le verbe s’accorder, que l’on retrouve dans le domaine musical, reflète bien cette notion d’harmonie. Ainsi, chaque instrumentiste s’accorde, afin de pouvoir jouer en harmonie avec l’orchestre. En grec ancien, le mot homonoia était utilisé pour définir cette concorde latine. Chez Platon, ce mot traduit une identité de pensée, une même conception du monde, une même idéologie pour la cité entre les hommes.

Concordia (Concorde), déesse du paganisme, est représentée dans l’allégorie politique du XVe siècle par les instruments à cordes. La musique et ses instruments symbolisent la tempérance, l’harmonie et la concorde. Cette allégorie repose sur le rapprochement établi par Platon (Les Lois, livre 2) entre l’homme politique et le musicien, tous deux recherchant l’harmonie.

On retrouve ainsi, dans de nombreux portraits de rois, des monarques dotés d’un instrument de musique et de partitions, incarnant l’idée d’un État dirigé avec tempérance et harmonie. Les instruments à cordes, tels que la lyre et le luth, incarnent ce concept de concorde.

Puissent nos dirigeants et tous les citoyens envisager positivement l’élan d’unité nécessaire au pays.

Marc Michiels

Marc Michiels

Rédacteur en chef : "Donner la parole à l’autre sous la forme d’un propos est en quelque sorte se donner à lire, comme une part de vérité commune, un accompagnement…" / Retrouvez-moi sur LinkedIn

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